La réforme du collège mise en place à la rentrée 2016 pose beaucoup de questions aux professeurs, aux élèves et aux parents. Un an et demi plus tard, l'Éducation Nationale rentre dans la campagne !

Insuffisamment préparée, débattue et appropriée par les inspecteurs, par les principaux, par les professeurs et, bien entendu, par les parents, cette transformation souffre de la multiplication hasardeuse des support des devoirs, des contrôles et des bulletins scolaires.

La conversion des heures d'enseignement des disciplines en EPI-Enseignements Pratiques Interdisciplinaires annonce la réduction des temps consacrés par le collège aux fondamentaux.

Pourtant, la réforme engage les professeurs vers une formulation innovante des compétences et la vérification constructive de leur acquisition.

Au moment où Jean François Blanquer, cet ex-directeur de l'enseignement responsable de la suppression de 80000 postes sous la présidence  de Sarkozy, vient de prendre ses fonctions, c'est bien de vigilance qu'il convient de parler.

Le meilleur moyen de s'assurer de cette vigilance consiste à refuser, par le vote des 11 et 18 juin, de donner les pleins pouvoirs à Monsieur Macron.

Les savoir-faire : commencer par les « compétences transversales »

Les programmes disciplinaires du collège mettent désormais l'accent sur l’apprentissage des méthodes de travail.

Prenons l’exemple de l'information et de la capacité à s’informer.

Dans quelque domaine que ce soit, avant toute réalisation, il faut commencer par s’informer :

  • Écouter les consignes.
  • Lire et comprendre un énoncé : qu’est-ce que je sais et qu’est-ce qu’on me demande ?
  • Lire une carte géographique ou routière, lire un tableau, un schéma, une notice explicative.
  • Rechercher l’information demandée, dans sa propre mémoire d'abord, dans un dictionnaire, sur Internet, dans un manuel, un lexique, un annuaire, et auprès d'une autre  personne.
  • Se repérer quelque part.

Les professeurs vont donc proposer des aides méthodologiques aux élèves qui ne se les donnent pas spontanément. Ceux qui parviennent à rechercher les informations demandées pour une discipline acquièrent une autonomie qui sera utile à toutes. Comme autant de savoir-faire nécessaires dans toutes les disciplines.

Désormais, ces savoir-faire s'appellent les « compétences transversales ».

Les savoir-être : responsabilité, initiative, solidarité.

La réforme propose de repérer et de développer des attitudes propices à l'activité qui consiste à « apprendre au collège » :

  • Être responsable.
  • Prendre des initiatives.
  • S’impliquer dans les activités.
  • Contribuer à la mise en place d’un événement.
  • Appliquer le règlement intérieur.
  • Être poli.
  • Être solidaire.
  • Être respectueux des adversaires et de l’arbitre.

Ce ne sont ici que quelques exemples de formulation.

Que deviennent alors les savoirs ?

Ils  ont leur place dans toutes les disciplines comme, par exemple, en Français :

  • Dire un poème par cœur.
  • Argumenter en s’appuyant sur des textes littéraires.
  • Mobiliser des connaissances d’orthographe et de grammaire.

Pour le professeur du collège, désormais, les compétences spécifiques se distinguent, par leur formulation, des savoir-faire et des savoir-être.

C'est plus clair, et davantage respectueux de l'élève.

Mais il n'empêche, il faut bien les établir, ces formulations, et c'est une sérieuse difficulté. Ensuite, il est tout de même préférable de les partager entre les professeurs d'une discipline puis, entre les professeurs de toutes les disciplines.

C'est alors que le manque de temps, le déficit de partage et l'excès d'information amorcent la confusion, qui se transforme en désordre et tensions.

Investis dans l'organisation des EPI, dispersés dans les travaux complémentaires des élèves qui dévorent la pause du déjeuner, découragés par les expérimentations informatiques, les professeurs courent après le temps. Au collège comme à la maison.

Contrôler, évaluer, informer et piloter

Contrôler

Lorsqu'ils sont établis par le professeur dans un sens conforme à la réforme, les documents d’appui des contrôles sollicitent l'élève afin qu'il rassemble et utilise dans ses réponses les informations qui illustrent les compétences dont l'acquisition est recherchée. Authentique innovation institutionnelle.

L'élève fait aussi état de ses connaissances par le contenu de ses réponses aux questions posées.

Mais ce n’est pas parce que l'élève démontre qu’une compétence est acquise, à un moment donné, qu’elle le sera encore six mois plus tard. Car l'éparpillement des supports de contrôle ainsi conçus, dans la discipline et par les professeurs des autres disciplines, ne garantit ni la cohérence, ni la répétition, deux facteurs d'apprentissage.

Le professeur doit aussi résoudre une difficulté pratique : il vaut mieux qu'il présente le devoir, support de contrôle, de façon à en faciliter la correction et la notation, au bout du compte, quelle qu'elle qu'en soit la forme. Mais c'est plus facile à raconter qu'à faire, et cette conception du support exige du professeur énormément de travail et de temps. Un temps qui est rarement un temps collectif et partagé. Source de désordre à nouveau.

Concevoir le devoir en y installant, dès la préparation, les indices des compétences transversale ou spécifiques que l'on veut promouvoir, c'est aussi prendre le risque de négliger l'inattendu, la création spontanée de l'élève, l'allusion, la métaphore, le jeu de mots.

Évaluer

La réforme permet de concevoir le contrôle et d'évaluer le travail de l'élève à partir de critères précis et efficaces. Tandis que les anciennes conceptions et les évaluations globales ne donnaient aucune indication, en dehors du titre de la discipline et d'une note unique, ou d'une moyenne de notes par bulletin. Des notes qui étaient établies sans référence vérifiable aux compétences transversales ou spécifiques.

Les appréciations des bulletins sont rédigées dorénavant sur un mode positif. Elles font état des acquisitions de l’élève, elles proposent des pistes de progression.

Il faut tout de même s’interroger sur les termes choisis : le mot de « maîtrise » et le qualificatif de « suffisante » ou « insuffisante » recouvrent en fait autant de flou que les notes antérieures.

Il n’est pas certain, enfin, que les parents qui consultent les évaluations sur internet comprennent le jargon utilisé.

L'élève lui-même, environné par des formules constructives, parvient-il à distinguer une  exigence impérative ? Alors qu'un examen ou un concours le sanctionneront, un peu plus tard, par des épreuves et des notations traditionnelles ?

Tête bien faite et tête bien pleine

L’enseignement a longtemps insisté sur l’acquisition des connaissances, il était temps de prendre en compte les modes de pensée et d'activité des enfants tels qu'ils sont pour accroître leurs capacités « cognitives ».

Tous ne sont pas égaux sur le plan des apprentissages : certains élèves sont dotés d'une excellente mémoire, ou bien d'une capacité méthodique qu'ils ont développée grâce à leur milieu familial. La réforme permet des progrès dans l'égalité et dans l'apprentissage méthodique.

L’acquisition de connaissances reste indispensable pour que, de l'école, sortent des citoyens libres et responsables.

Si la réforme semble s'en assurer, en vérité la répétition et la cohérence font défaut.

Que pensent les professeurs ?

Ils ne sont hostiles ni à la méthode, ni au partage de certaines de « leurs » heures dans les EPI. Leurs activités et leurs relations s'enrichissent, ils s'émancipent.

Mais la réforme imposait un calendrier de mise en place, dès la première année, à tous les niveaux, de la 6e à la 3e. Pari insensé. Et l'on fait aujourd'hui comme si la pilule était avalée.

Mais faute de temps et de recul, la difficulté éloigne le professeur du travail collectif. Elle prive l'élève du bénéfice de la répétition. L'outil devient une fin en soi. L'intelligence de la nouvelle conception du cours et du contrôle se sclérose dans la recherche de productivité à laquelle le professeur se trouve contraint.

La menace qui pèse sur les heures enseignées dans les disciplines, et la coercition exercée par la hiérarchie, maintiennent un climat de méfiance et provoquent des souffrances professionnelles injustifiables.

Que fera Monsieur Macron ?

Discret sur ce sujet comme sur tous les autres, le nouveau Président de la République fait tout de même deux annonces importantes pour le collège :

  • Suivant le très libéral Institut Montaigne, il se propose d'accorder une plus grande autonomie à l'établissement et au principal.
  • Il entend supprimer 120000 emplois de fonctionnaires.

Montaigne n'appartient au CAC40, et s'il préférait » une tête bien faite à une tête bien pleine », il s'appuyait sur une épaisse base des fondamentaux. L'annonce médiatique de la remise en route des classes bilangues et de l'enseignement du latin et du grec, supprimés par Najat Valaud bel Kacem, n'a pas résisté 24 heures à la vérification de son contenu : le projet consiste, en vérité, à insérer ces enseignements à l'intérieur de la réforme financière exigée par François Hollande, c'est à dire dans le mécanisme des EPI.

Mais l'expérience démontre que la gestion des EPI entraîne la compression des budgets horaires des établissements dont les principaux acceptent, sans discussion, les injonctions du recteur.

Il en sera de même des classes bilangues et de l'enseignement de l'allemand ou des langues anciennes, il faudra déshabiller Pierre pour habiller Paul.

Quant à l'autonomie des établissements, tant que les principaux seront promus au terme de leur carrière de professeur des collèges ou des écoles primaires, elle ne vaudra que ce que vaut leur capacité à débattre avec leur hiérarchie.

Une hiérarchie qui sait faire connaître les décisions du Ministre et du recteur au moyen d'un dispositif d'évaluation et de rétribution individualisée donnant une part conséquente au « savoir-être » du professeur lui-même, c'est à dire, en clair, à sa docilité.

Gérald Darmanin, Maire de Tourcoing et nouveau Ministre de la fonction publique en charge de la suppression de 120000 fonctionnaires, se souvient probablement de la déconfiture que lui a administrée Jean Luc Mélenchon sur le sujet de la laïcité dans l'émission Des paroles et des actes.  

Fin de partie momentanée donc, pour une réforme de façade, qui accroît désordre et tensions.

Une réforme que Monsieur Macron fait semblant de remettre en question.

Quant à la question du gel des salaires que 800000 fonctionnaires de l'éducation les moins rémunérés de toute l'Europe subissent depuis sept ans, elle n'est pas à l'ordre du jour de l'agenda libéral.

Pour la France Insoumise « L’éducation est la principale richesse du peuple et du pays pour préparer l’avenir, il est urgent de la partager ». 

Christine Moreau