Utopie irréaliste, populisme charismatique : c'est ainsi que le projet l'Avenir en Commun de la France Insoumise est qualifié par les partisans de « l'extrême centre » raisonnable de l'ordo-libéralisme rhénan et de la social-démocratie anglo-saxonne. La révolution citoyenne en douceur : une idée déraisonnable ?

À dix jours de l'élection législative en France, se multiplient les prises de position qui estiment raisonnable, au contraire, de « donner toute sa chance » à l'avatar de Tony Blair et de Matteo Renzi. Les pleins pouvoirs à celui qui s'apprête à gouverner notre pays. Au nom du pragmatisme, du désir de changement et du rejet des partis politiques.

C'est ignorer les dégâts sociaux et économiques que ce choix va occasionner. Le recul de " la Sociale ", la précarisation du salariat sans contrepartie, le déni de l'urgence écologique, la dilution de la démocratie dans l'ennui et le repli sur soi.

C'est aussi faire le choix du désordre et de l'irresponsabilité. Contre celui de la gestion ordonnée de nos affaires. Le dogme libéral mal digéré par ce qui reste un dilettante amateur consiste à prétendre que la main invisible du marché pourvoira à tout, n'est-ce pas ? C'est donc un chèque en blanc de plusieurs milliers d'euros que chaque foyer Français met en jeu. Rendez-vous de bilan dans cinq ans, pour le pire ?

C'est enfin renoncer à la révolution citoyenne en douceur. Par ignorance, par lassitude, par manque de repères. Au moment où, loin du vacarme des populismes latino-américains dont la presse nous rappelle chaque matin les excès afin de mieux abattre Jean Luc Mélenchon et la France Insoumise, un autre pays est entrain de réussir la sienne. Sous nos yeux, c'est "la preuve par l'Équateur" qui se déploie tranquillement. Un pays que l'on connaît surtout du fait qu'il accorde l'asile politique à Julian Assange. Plus que pour la réussite de sa mutation politique vers un état en transition socialiste, de droit et de fait.

La preuve par l'Équateur : 2006, élection de Rafael Correa d'Alianza Paìs (AP)

 

L'arrivée au pouvoir de Rafael Correa marque le commencement de la révolution citoyenne et en douceur dans ses cinq dimensions : constitutionnelle et démocratique, éthique, économique et productive, sociale et en faveur de la dignité, de la souveraineté, et de l'intégration latino-américaine.

Tournant le dos au consensus de Washington (accords de Bretton Woods), plusieurs Pays d'Amérique Latine prennent un virage à gauche dans les années 2000. Le retour de l'État et de la planification productive, sans l'intention de sortir du capitalisme, prend le nom de "postnéolibéralisme". Cette appellation permet aux nouveaux dirigeants de présenter ce changement comme une étape de transition destinée à réparer les écueils et les méfaits de la politique libérale des décennies 1980-1990. Sans se mettre complètement à dos les progressistes libéraux, les investisseurs et la communauté économique du continent.

Assemblée Constituante : deux ans de travail pour rétablir la dignité de la fonction politique

 

Alors voici que, de tactique, cette opération politique produit ausi l'inattendu : l'approbation par plus de 60% des électeurs du travail de l'Assemblée Constituante. Une Assemblée qui a été réunie de 2006 à 2008 pour définir le Buen Vivir. Ce bien vivre est l'émanation des revendications des acteurs sociaux pour l'égalité et la justice sociale. Davantage encore, la nouvelle constitution consacre la reconnaissance, la valorisation et le dialogue des peuples et de leurs cultures, de leurs savoirs et de leurs modes de vie.

L'élection générale présidentielle (19 février 2017), et parlementaire (2 avril 2017) se produit dix ans après l'orientation postnéolibérale. Dans une atmosphère de doute. Correa aurait bénéficié d'un contexte économique porteur dit-on. Désormais les prix pétroliers chutent et la réalité économique va apparaître au grand jour. Des allégations de corruption secouent les personnalités des gouvernements successifs. La droite reprend vigueur. 

Au premier tour du scrutin, Lenin Moreno, candidat du parti du pouvoir Alianza Paìs (AP), bat tout de même son adversaire libéral, le banquier Guillermo Lasso. Mais sans parvenir au seuil de 40% qui lui aurait permis d'éviter le ballotage et le second tour. Le scrutin général du 2 avril 2017 confirme la majorité législative d'AP, le recul en sièges du parti de Lasso. Et il emporte l'adoption du référendum interdisant aux fonctionnaires l'acquisition de capitaux dans des paradis fiscaux.

Un troisième mandat avec l'Alianza Paìs (AP)

 

Révolution citoyenne en douceur ? Protectionnisme solidaire ? Moratoire et défaut volontaire de paiement de la dette de l'État ? Reprise en mains de la banque centrale et de la gestion politique de la monnaie ? Réforme fiscale encadrant le pouvoir de nuisance des élites ? Réduction des inégalités, malgré l'échec de la politique du logement et du développement des territoires ?

Pendant ces dix dernières années Correa consacre plus d'efforts à la gestion efficace des affaires publiques qu'à la mobilisation populaire de ses bases. Tournant le dos à ses partenaires bolivariens, Hugo Chávez et Evo Morales. Le peuple des dix sept millions de citoyens de l'Équateur reconnait cet effort, et confie une nouvelle fois la présidence au parti de ce pouvoir.

Populiste ? C'est celui qui le dit qui l'est

 

Le populisme n'est pas là il où il est montré du doigt.

Emmanuel Macron est bien celui qui a usé et abusé des slogans vides de portée politique : "révolution", "en marche", "jeune", "nouveau", rien de tout ceci ne rassure ni surtout n'engage. Inscrit dans la succession de ses deux prédécesseurs, Sarkozy et Hollande, dont l'histoire qualifie déjà les mandats de populistes. "Travailler plus pour gagner plus" et "l'ennemi c'est la finance" : n'oublions pas si vite ces graves banalités qui ont détruit notre société et son économie.

Renvoyer dos à dos la France Insoumise et le Front National, interdire le choix politique entre la voie libérale et la voie de l'humanisme écologique et solidaire, c'est une terrible farce qui coûreta plusieurs milliers d'euros à chaque famille française. Rendez-vous dans cinq ans, au pire, pour dresser le bilan de l'aventure ?

Dans les conditions du scrutin de 2017, rien n'oriente l'apprenti sorcier jupitérien dans la direction du travail méthodique, concerté, patient et partagé qui est l'exigence de son mandat. Un travail politique qui, seul, pourrait mettre tout le monde dans la direction du bien vivre ensemble.

Pourtant, la révolution citoyenne n'est pas une utopie.

L'Assemblée Constituante, seule, donnera aux dirigeants politiques et aux électeurs la dignité que quinze années de laxisme politique ont effacée.

Parce que la preuve par l'Équateur démontre qu'une autre solution existe, dans la dixième circonscription de la Seine maritime, il faudra voter les 11 et 18 juin pour la candidate investie par la France Insoumise et soutenue par Jean Luc Mélenchon : Anne Lecoq-Cherblanc.

Car le 11 et le 18 juin, ce sera notre dernière chance de bloquer la voie à l'amateurisme, doublé de la morgue des élites et de la corruption du pouvoir que ce début de règne indique déjà.

Norbert Tangy

Retrouver le dossier complet qui inspire cet article sous le titre "L’Équateur de Rafael Correa : transition postnéolibérale et conflictualité" – Cahier des Amériques Latines – numéro 83/2016.