Fukushima et ses invisibles, cahiers d’enquêtes politiques

Fukushima et ses invisibles, cahiers d’enquêtes politiques

Du tsunami à la fusion des trois réacteurs
Le 11 mars 2011 un tsunami ravage la cote nord-est du Japon. Les jours suivants, trois réacteurs explosent dans la centrale nucléaire de Fukushima Daichi. À cette catastrophe s’en ajoute une autre : la gestion gouvernementale du désastre. Loin d’être un « accident » désormais « sous contrôle », le drame se poursuit par mille conséquences plus ou moins visibles : pollutions, déplacements de populations, bouleversements des intimités.
Six activistes japonais proposent le récit de ces « invisibles ». Le livre tente de penser autrement le désastre nucléaire. Un phénomène qui remet en cause la texture même de la matière doit, aussi, être abordé comme une catastrophe métaphysique.
« Que les choses continues comme avant, voilà la catastrophe ». Walter Benjamin, Charles Baudelaire.
11 mars 2011, 14 heures 46
Un tremblement de terre de magnitude 9 frappe le nord-est du Japon. 51 minutes plus tard les vagues de 15 m de haut pénètre les terres jusqu’à 10 km des côtes. Elles détruisent tout sur leur passage et le bilan chiffré fait état de 16000 morts, 6000 blessés et 2500 disparus.
La centrale de Fukushima Daichi est sur la route du tsunami. Trois des six réacteurs sont arrêtés pour maintenance. Les trois autres réacteurs stoppent automatiquement dès les premières secousses. Les générateurs thermiques de secours prennent le relais pour assurer l’alimentation électrique des systèmes de sécurité dès lors que plus rien ne fonctionne à l’extérieur jusqu’à des kilomètres à la ronde. Mais le tsunami ravage les prise d’eau en mer, les pompes, les groupes électrogène de secours, et les tableaux électriques qui les alimentent. Ne restent alors en service que quelques batteries qui assurent pour quelques heures un maigre éclairage de secours. Bravant le danger climatique, les opérateurs de garde à la centrale descente sur le terre-plein dévasté, où ils démontent les batteries de leurs propres voitures détruites par la vague, afin de les mettre en service et d’alimenter les ultimes appareils de contrôle de la centrale.
Le refroidissement de réacteur numéro 1 à 4 et de leurs piscines de refroidissement des combustible est stoppé net. La montée en température des combustibles irradié s’emballe, ils vaporisent l’eau qui les protège, atteignent une température supérieure à 2300° à laquelle ils se liquéfient. La vapeur d’eau est violemment dégradée par les températures extrêmes du cœur du réacteur et se décompose au contact des matériaux radioactifs en fusion, produisant d’énormes quantités d’hydrogène qui s’accumulent jusqu’à ce qu’elles explosent au contact de l’oxygène de l’air.
Pendant que ces phénomènes dramatiques se déroulent, la direction de la compagnie électrique et de l’autorité de sécurité nucléaire démentent tout danger auprès du premier ministre Naoto Kan, isolé dans la cellule de crise.
Les 12, 14 et 15 mars, c’est l’explosion des réacteurs numéros 1,3 et 2 respectivement. Les dégagements massifs de gaz, d’aérosols, et de matières radioactives envahissent les sols de la centrale, se précipitent dans l’océan tout proche, et emplissent l’atmosphère environnante.
Cette animation de 10 minutes produite par l’institut de radioprotection et de sûreté nucléaire français explique tout le déroulement de la catastrophe.
Que faire de la radioactivité ?
Il est établi qu’il est impossible de ramener la radioactivité à des niveaux comparables à ce qu’ils étaient avant l’accident : les substances radioactives se sont mêlées aux sols jusqu’à une profondeur qui dépend des eaux pluviales et de la géologie. Il faudrait remuer des milliards de tonnes de terre pour évacuer cette radioactivité. On comprend mieux dès lors la politique gouvernementale qui consiste à nier le risque sanitaire, et s’efforce de disséminer les matériaux dans le plus grand nombre de sites possibles, n’agissant aucunement pour reloger les habitants déplacés en dehors des zones contaminées.
Vers la normalisation politique : « il ne s’est rien passé à Fukushima »
Huit ans après, la polémique n’est pas éteinte sur les quantités exacte de radioactivité qui ont été déversées dans l’environnement. Il est établi que les trois cœurs de réacteurs ont fondu et que les substances radioactives ont percé la cuve et se sont logées dans le fond des bâtiments des réacteurs. Les eaux de refroidissement ainsi que les eaux de pluie continuent de maintenir des températures acceptables, mais n’évitent pas la diffusion permanente de rejets radioactifs sous forme de gaz, d’aérosols et de liquides. Les fuites des installations sont estimés à 300 tonnes par jour dos contaminé. Toutes les capacités de stockage est de traitement étant saturées, l’entreprise électrique annonce qu’elle n’a d’autres choix que de déverser le trop-plein d’eau contaminée en pleine mer.
À l’extérieur de la centrale, 250 000 personnes ont été déplacées, 150 000 ont été officiellement évacuées sous le contrôle des autorités, mais on estime à plus de 100 000 habitants la population qui s’est volontairement éloignée des zones radioactives. Trois zones de restrictions d’accès ont été définies par les autorités. Une zone rouge, d’accès interdit, ou l’on ne peut se rendre que pour des raisons d’intérêt public. Dans cette zone, le débit de dose radioactive est supérieur à 50 mSv/an. Une zone orange n’est accessible que pour des temps courts et des raisons précises, le rayonnement y est compris entre 20 et 30 mSv/an. La zone verte, enfin, garantit une irradiation inférieure à 20mSv/an, la circulation y est permise, mais on ne peut y séjourner plus que la journée, et la zone doit être évacuée la nuit.
L’État japonais ne propose aucune autre solution que le retour chez soi de manière durable. Les personnes évacuées, officiellement et clandestinement. continuent donc de vivre dans des bâtiments préfabriqués, ou bien chez des proches, dans des conditions sociales inacceptables. Seulement 10 % des populations déplacées acceptent d’occuper à nouveau leur logement.
Les activistes estiment que la gestion de la crise de Fukushima est orientée par les institutions internationales – l’agence de Vienne, l’organisation mondiale de la santé, le réseau mondial des autorités de sûreté – de manière à préfigurer ce que sera la gestion du prochain accident nucléaire : un non-événement.
L’on ne eut s’empêcher de penser au dialogue entre Emmanuelle Riva et Eiji Okada :
Il ne s’est rien passé à Hiroshima.
Et la situation en France ?
Inutile de revenir sur le discours habituel qui consiste à dire : « nos installations n’ont rien à voir avec celles de Fukushima », ou bien : « nous avons mis en place toutes les mesures de retour d’expérience qui permettent d’éviter totalement le renouvellement de cet accident». La vérité est toute autre. La catastrophe de Fukushima n’est due qu’à à une seule cause : la perte totale des alimentations électriques internes et externes des réacteurs. Il s’agit une situation hélas banale et reproductible n’importe où sur la planète. Quelque soit la redondance des sources électriques, un simple état de crise sociale profonde, voire de guerre, quelques actes de sabotage suffiront à mettre n’importe quel réacteur dans la même situation que celle qu’ont connu les trois réacteurs en fusion de Fukushima. La situation des piscines de refroidissement et de désactivation des combustibles usés est encore plus critique. De même que le transport sur le territoire national des substances radioactives de très haut activité. Ces deux activités sont aujourd’hui encore non conformes aux exigences de l’autorité de sûreté nucléaire en France.
Il est exclu, pour une filière nucléaire à bout de souffle, produisant désormais une électricité plus coûteuse que le renouvelable, de grever davantage ses coûts d’exploitation, ou bien le coût prévisionnel du démantèlement des réacteurs. Pas question, donc, d’investir davantage pour sécuriser les piscines au niveau des standards des nouveaux réacteurs : la surveillance policière fera l’affaire ! Pas question non plus de renforcer la sécurité passive des réacteurs. Tout ceci coûte déjà trop cher ainsi que les économistes le démontrent régulièrement. C’est ainsi qu’il faut comprendre la décision du président Macron de nationaliser le parc nucléaire actuel et futur d’EDF : tout le monde admet désormais que ce risque économique est incompatible avec les lois du marché financier. Dès lors, quoi de plus simple que de faire supporter à l’économie nationale le risque de la production d’électricité d’origine nucléaire ?
Quitte à tirer un trait sur les investissements nécessaires à la transition énergétique et écologique.
Les intellectuels et les Gilets Jaunes

Les intellectuels et les Gilets Jaunes

François Dubet, sociologue exécutant de la sociale démocratie européenne, fait un diagnostic juste de la colère citoyenne qui se déploie en ce moment sous la bannière des Gilets Jaunes. Il observe une série d’injustices personnelles, de discriminations, d’expériences du mépris, de mises en cause de la valeur de soi.

“La longue tendance de la réduction des inégalités s’est interrompue. Il se créée une caste de super riches et en même temps, la structuration des inégalités à peu près cohérente et organisée explose. ce qui rend fou. Parce qu’on va se mettre à se comparer en permanence, à se sentir responsable.” François Dubet, sociologue.

Jusqu’ici tout va bien. Mais la suite de la démonstration prend le mauvais chemin : la multiplication des inégalités individuelles conduit à une multiplication des frustrations, qui nourrissent une dynamique mortifère, incapable de produire d’autres manifestations que la haine de tous et, in fine, la haine de soi.

Erreur d’analyse saluée comme il se doit par Alternatives économiques qui voit dans l’analyse du mouvement par Dubet le mérite de “décrypter les évolutions récentes de la société française”. Quelles évolutions? Celles auxquelles le chevalier blanc Macron, auto-institué leader européen, s’attaque sans relâche : “Les gilets jaunes, les dérives autoritaires, la violence sur les réseaux sociaux, la baisse de pouvoir des syndicats, la haine contre Emmanuel Macron, les critiques du néolibéralisme, le populisme”. Le mot est lâché.

Malgré sa bienveillance, malgré son écoute et son analyse, Dubet est incapable de concevoir la puissance qui est à l’œuvre et il ne peut que mobiliser les vieilles solutions pour y apporter un remède : là où l’insurrection citoyenne exige des changements radicaux de l’institution (Constituante), le bousculement des priorités (la transition écologique), il ne connait que les recettes éculées des philosophies néolibérales communicationnelles (Jürgen Habermas) et juridiques (Richard Rorty).

Pire, à dessein, il évoque les « passions tristes » qui sont une référence à Spinoza et à Bergson : c’est une lourde erreur intellectuelle, un mensonge délibéré, car il ne faut pas confondre l’événement qui émerge aujourd’hui dans la colère, qui est le signe de la vitalité, du désir de s’émanciper et de vivre, simplement, avec des passions subies que Spinoza qualifiait de tristes. Pour Spinoza, en effet, les passions tristes se forment là où la connaissance de soi et du monde est insuffisante.

Gilles Deleuze a parfaitement médiatisé le difficile texte de l’Éthique à ce propos : “Le passage à une perfection plus grande ou l’augmentation de la puissance d’agir s’appelle affect, ou sentiment de joie; le passage à une perfection moindre ou la diminution de la puissance d’agir, tristesse. C’est ainsi que la puissance d’agir varie sous des causes extérieures, pour un même pouvoir d’être affecté. L’affect-sentiment (joie ou tristesse) découle bien d’une affection-image ou idée qu’elle suppose (idée du corps qui convient avec le nôtre ou ne convient pas); et, quand l’affect se retourne sur l’idée d’où il procède, la joie devient amour, et la tristesse, haine. C’est ainsi que les diverses séries d’affections et d’affects remplissent constamment, mais dans des conditions variables, le pouvoir d’être affecté (Éthique III, 56).”

Précisément, ce sont les passions vitales, joyeuses, qui sont à l’œuvre dans le mouvement des Gilets Jaunes, et particulièrement dans l’expression féminine qui l’anime. S’en convaincre ? Il suffit de les écouter : le budget de l’État, la corruption institutionnelle, la compréhension des enjeux d’environnement et de territoire, la paix, l’imagination des solutions, tout est là, rien n’échappe, que ce soit sur les ronds-points, sur les plateaux de télévision, et dans les assemblées citoyennes.

Décidément, il ne faut pas compter sur les intellectuels pour accompagner la révolution citoyenne du peuple.

Pour autant, la parole creuse du président Macron produit la critique qu’elle mérite chez nos voisins européens, et l’analyse sans concession de la plume de Jean Luc Mélenchon.

Sortir du pot au noir avec Mireille Delmas-Marty

Sortir du pot au noir avec Mireille Delmas-Marty

“Réguler les vents autour de principes communs, inventer la boussole d’un humanisme planétaire”, c’est ainsi que Mireille Delmas-Marty mobilise la métaphore maritime et qu’elle prolonge l’édifice de l’humanisme juridique qu’avec Alain Supiot elle bâtit depuis son passage dans la chaire des études juridiques comparatives et de l’internationalisation du droit du Collège de France.

Son hypothèse demeure qu’à la sortie de l’utopie de Philadelphie, le socle des droits s’est brisé en deux parties : le droit des marchés et de la propriété intellectuelle s’est alors autonomisé des droits de l’homme. L’Alien Tort Claims Act de 1789, qui permet de sanctionner, sur le territoire des États Unis, des actes commis en dehors du territoire fédéral (actes de piraterie) se trouve tempéré depuis la décision Kiobel “US does not rule the world” de la Cour Suprême en 2013, à propos des troubles tels que les crimes contre l’humanité. Pourtant, depuis une dizaine d’années, l’hégémonie nord américaine extra-territoriale se déploie contre les entreprises du monde entier.

Séparant le droit des marchés des droits humains fondamentaux, la construction européenne préfigure les divergences entre les droits sociaux et les droits économiques, confirmant la dissymétrie des pouvoirs effectifs entre la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme, l’Organisation Internationale du Travail et l’Organisation Mondiale du Commerce.

Mireille Delmas-Marty propose de fonder un futur possible au moyen de trois récits d’anticipation donnant à entrevoir des avenirs accessibles, ou subis, et à effectuer des choix.

La première anticipation qu’elle propose est celle du récit de la catastrophe climatique, c’est le récit de la menace directe que l’homme exerce contre la Terre-Mère. Cette menace est le fait de l’homme devenu capable de s’affronter aux processus naturels et de les détruire, lui avec. La seconde anticipation est celle du récit-programme des “nouvelles routes de la soie” qui associent le Tout-Marché et le Tout-Numérique dans la fondation d’un Empire-Monde. La troisième anticipation, déjà annoncée par Édouard Glissant, est celle du Tout-Monde, elle est le récit de l’aventure de la mondialité. Dans cette histoire, nous sommes tous différents, interdépendants et solidaires.

Et la boussole, dans cet océan ?

Et bien la boussole est celle de l’humanisme juridique : depuis des décennies, Mireille Delmas-Marty identifie et consolide, dans les décisions de justice locale ou planétaire qu’elle analyse et dont elle diffuse la portée, tous les ingrédients de fraternité et d’hospitalité, de dignité, de solidarité et de créativité, en mesure de stopper l’invasion du marché libre et de ses externalités négatives.

Le fascisme est né en France

Le fascisme est né en France

Le fascisme est né en France à la fin du XIXe siècle, avec le boulangisme et l’affaire Dreyfus.

C’est ensuite qu’il s’est étendu sous la forme du fascisme populaire et populiste, en Allemagne, en Italie, et en Espagne.

Aujourd’hui, il déborde dans plusieurs pays européens.

Les trois droites de René Rémond – légitimiste, orléaniste et bonapartiste- ont vécu : la quatrième droite est bien celle-ci, née en France, une droite qui collabore aujourd’hui sans arrière-pensée avec ultralibéralisme et qui n’a rien à voir avec la pensée démocrate et libérale des Lumières.

Autrement dit, le spectre du malheur n’est pas éloigné.

Non-dits dans l’histoire de France ?

L’historien Zeev Sterhell s’explique.

https://youtu.be/kyQzd2gFNhU