François Dubet, sociologue exécutant de la sociale démocratie européenne, fait un diagnostic juste de la colère citoyenne qui se déploie en ce moment sous la bannière des Gilets Jaunes. Il observe une série d’injustices personnelles, de discriminations, d’expériences du mépris, de mises en cause de la valeur de soi.

“La longue tendance de la réduction des inégalités s’est interrompue. Il se créée une caste de super riches et en même temps, la structuration des inégalités à peu près cohérente et organisée explose. ce qui rend fou. Parce qu’on va se mettre à se comparer en permanence, à se sentir responsable.” François Dubet, sociologue.

Jusqu’ici tout va bien. Mais la suite de la démonstration prend le mauvais chemin : la multiplication des inégalités individuelles conduit à une multiplication des frustrations, qui nourrissent une dynamique mortifère, incapable de produire d’autres manifestations que la haine de tous et, in fine, la haine de soi.

Erreur d’analyse saluée comme il se doit par Alternatives économiques qui voit dans l’analyse du mouvement par Dubet le mérite de “décrypter les évolutions récentes de la société française”. Quelles évolutions? Celles auxquelles le chevalier blanc Macron, auto-institué leader européen, s’attaque sans relâche : “Les gilets jaunes, les dérives autoritaires, la violence sur les réseaux sociaux, la baisse de pouvoir des syndicats, la haine contre Emmanuel Macron, les critiques du néolibéralisme, le populisme”. Le mot est lâché.

Malgré sa bienveillance, malgré son écoute et son analyse, Dubet est incapable de concevoir la puissance qui est à l’œuvre et il ne peut que mobiliser les vieilles solutions pour y apporter un remède : là où l’insurrection citoyenne exige des changements radicaux de l’institution (Constituante), le bousculement des priorités (la transition écologique), il ne connait que les recettes éculées des philosophies néolibérales communicationnelles (Jürgen Habermas) et juridiques (Richard Rorty).

Pire, à dessein, il évoque les « passions tristes » qui sont une référence à Spinoza et à Bergson : c’est une lourde erreur intellectuelle, un mensonge délibéré, car il ne faut pas confondre l’événement qui émerge aujourd’hui dans la colère, qui est le signe de la vitalité, du désir de s’émanciper et de vivre, simplement, avec des passions subies que Spinoza qualifiait de tristes. Pour Spinoza, en effet, les passions tristes se forment là où la connaissance de soi et du monde est insuffisante.

Gilles Deleuze a parfaitement médiatisé le difficile texte de l’Éthique à ce propos : “Le passage à une perfection plus grande ou l’augmentation de la puissance d’agir s’appelle affect, ou sentiment de joie; le passage à une perfection moindre ou la diminution de la puissance d’agir, tristesse. C’est ainsi que la puissance d’agir varie sous des causes extérieures, pour un même pouvoir d’être affecté. L’affect-sentiment (joie ou tristesse) découle bien d’une affection-image ou idée qu’elle suppose (idée du corps qui convient avec le nôtre ou ne convient pas); et, quand l’affect se retourne sur l’idée d’où il procède, la joie devient amour, et la tristesse, haine. C’est ainsi que les diverses séries d’affections et d’affects remplissent constamment, mais dans des conditions variables, le pouvoir d’être affecté (Éthique III, 56).”

Précisément, ce sont les passions vitales, joyeuses, qui sont à l’œuvre dans le mouvement des Gilets Jaunes, et particulièrement dans l’expression féminine qui l’anime. S’en convaincre ? Il suffit de les écouter : le budget de l’État, la corruption institutionnelle, la compréhension des enjeux d’environnement et de territoire, la paix, l’imagination des solutions, tout est là, rien n’échappe, que ce soit sur les ronds-points, sur les plateaux de télévision, et dans les assemblées citoyennes.

Décidément, il ne faut pas compter sur les intellectuels pour accompagner la révolution citoyenne du peuple.

Pour autant, la parole creuse du président Macron produit la critique qu’elle mérite chez nos voisins européens, et l’analyse sans concession de la plume de Jean Luc Mélenchon.

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