Nucléaire : l’apparent, le masqué

Nucléaire : l’apparent, le masqué

Le masqué, la question de la transparence …

Les falsifications d'Areva sont également connues et acceptées par les dirigeants d'EDF. Discrètes. Jusqu'à l'Assemblée Générale des actionnaires du 12 mai 2016. Une réunion publique qui voit le Président Directeur Général Jean Bernard Lévy, et le Directeur Général Dominique Minière, affirmer qu'aucun impératif n'impose l'arrêt des réacteurs incriminés pour effectuer des vérifications. Une attitude que l'autorité de sûreté sanctionne moralement, une fois la vérité établie. Sans conséquence pour les dirigeants responsables.

Le masqué, c'est d'abord un faux-nez du politique …

L'État Français engage le sauvetage financier d'une filière industrielle qui est entrée depuis sept ans dans des pertes opérationnelles chroniques. Moins deux milliards, c'est le montant de la perte de free cash flow opérationnel enregistré chaque année depuis 2009. Sur un marché mondial hésitant, dominé par les États Unis, la Chine et la Russie. Sans que l'on songe à infléchir ni les modes de production, ni le modèle économique des deux entreprises.

Il faut aussi rassurer David Cameron, et l'ami chinois China General Nuclear Power Company : en effet, EDF s'apprête à remettre au Royaume Uni son offre de construction d'une paire de réacteurs EPR, pour la bagatelle de 18 milliards. Prix papier du projet Hinkley Point C.

Complétée des 100 milliards destinés à financer l'extension de l'exploitation des 58 réacteurs du parc et aux 30 milliards de provisions complémentaires pour couvrir les dépenses de démantèlement, grossie des dépassements budgétaires habituels qu'aucun élément nouveau ne vient tempérer, cette fantaisie britannique booste l'engagement total de la garantie de l'État aux environs de 170 milliards. Mais attention, l'État, c'est vous, c'est nous, notre argent.

Cette déjà coquette somme, complétée du train des investissements de maintien de l'ensemble industriel de production, transport et distribution, grimpe à 300 milliards. Le fruit attendu de ce programme – la production d'électricité – couvrant une période de quinze à vingt ans, au plus.

Un héritage financier et environnemental qui se trouve ainsi discrètement transféré de la génération actuelle à la génération qui vient. Car dans quinze ans, tout ce que l'on aura prévu de dépenser aura été dépensé et davantage, mais pas encore remboursé, intérêts et principal. Il faudra pourtant investir à peu près le même montant pour remplacer 58 réacteurs à bout de souffle. Nul n'ayant la moindre idée du financement de cette double peine. Triple peine, si l'on veut bien prendre en compte le coût vraisemblable du démantèlement, et celui du stockage.

Expertise de la Cour des Comptes à l'appui.

L'État investit donc une année de son budget de fonctionnement, sans en dire un mot devant le parlement. En pleine transition énergétique. Alors que les outils législatifs et économiques de la loi péniblement émise par le gouvernement Hollande sont loin d'être en place. Gageons que l'administration nucléophile de Macron, qui n'a prévu que 15 petits milliards d'investissements, ne précipitera pas la transformation.

Le masqué, c'est par ailleurs une affaire d'État, un État qui est bel et bien aux affaires …

Car les mêmes personnages oscillent du nucléaire civil au nucléaire militaire. Et parce que les acteurs de cette mobilité ne sont pas ceux que l'on met aux avant-postes.

C'est le lobby des ingénieurs des Mines qui est à l'origine technologique du programme nucléaire civil Français. Aventure scientifique, industrielle et humaine. Mais c'était en 1974. Un ingénieur était alors … un ingénieur. Fut-il issu du Corps des Mines.

Et le lobby des mineurs ne s'est pas propulsé ainsi dans l'aventure nucléaire, sans les assurances répétées du Général de Gaulle qui ne cessait d'exprimer, depuis son élection en 1961. Vapeur toute en direction de la dissuasion nucléaire et de l'indépendance militaire Française !

Car les parois ne sont pas étanches entre les deux mondes civil et militaire …

Le chaudronnier sous traitant à la centrale de Paluel ignore qu'il participe aussi d'une autre scène. Et il ignore que cette scène est mondiale, car c'est celle de la bataille des performances des arsenaux militaires. Missiles balistiques, sous marins et matières fissiles : l'excellence civile consacre l'hégémonie d'État, qui prend ainsi des jolies couleurs militaires. Pas l'une, sans l'autre.

Et les gros contrats accompagnent tout cela bien vite. Il y a des contrats civils, larges pourvoyeurs de bénéfices politiques trébuchants dont l'inventaire complet reste à faire. Et puis il y a des contrats militaires, qui se passent de commentaires car ils sont déjà scrutés par les magistrats. Dans des procédures complexes, et qui semblent bien longues.

Pourtant, l'étanchéité entre les deux mondes reste parfaite : si l'on agit du côté de la force armée, on y reste, et si l'on agit du côté des exploitations civiles, on y reste aussi. Seuls les personnages les plus gradés de l'État passent de l'un à l'autre : cabinets des ministres, dirigeants des sociétés de conseil, hauts fonctionnaires.

Mais il en est qui s'est saisi de ce sujet au plus haut niveau, pour le compte du président Hollande, c'est Emmanuel Macron. Aux avant postes le sémillant conseiller du Château, tout d'abord pour orchestrer la piteuse braderie d'Alstom à l'américain GE, à peine sorti de la faillitte grâce à un renflouement fédéral de 90 milliards de dollars. Oublié le schéma protecteur de la souveraineté française défendu par Montebourg. Un scandale dénoncé par les Insoumis avant même le lancement de leur mouvement.

C'est lui qui tente et rate une manoeuvre minable en janvier 2016, auprès des autorités finlandaises, en espérant "sortir du bourbier de l'EPR d'Olkiluoto" d'un coup d'avion. Le ministre lui fera savoir qu'il peut rester à l'aéroport d'Helsinki et reprendre l'avion du retour à Paris, car il ne le recevra pas.

C'est lui encore qui mène le ballet du sauvetage de la filière nucléaire, n'hésitant pas à travestir la réalité devant le parlement réuni en commission le 22 mars 2016. Un parlement privé de tout moyen effectif de contrôle et d'action.

C'est lui, enfin, qui déploie le zèle du banquier d'affaires auprès de la City où, d'avril à juillet 2016, il se fait le porte parole du "made in France". Tout en jouant du double registre de sa campagne électorale débutante sur le thème du fric-washing. Non, la France n'est pas l'ennemie de la finance !

Du côté de l'apparent, rien ne va plus …

La belle histoire de la filière nucléaire française s'enraye en effet, pour de bon, le 28 décembre 2009. Ce jour là, les Émirats Arabes Unis annoncent que leur choix est fait pour la construction des quatre réacteurs de la centrale de Barakah. Ce sera la solution coréenne, et non le gigantesque et coûteux EPR d'Atomic Anne. Plus de vingt milliards de recettes qui passent à l'as. Furieux, le petit caporal Claude Guéant, chef de cantine de Sarkozy, par ailleurs collectionneur de tableaux de maitres et receleur des primes destinés aux fonctionnaires dociles ! Rien n'y fait.

Un échec commercial ? Sans doute : l'EPR est inutilement coûteux.

Un échec industriel : les conseillers nord américains des Émirs n'ont eu aucun mal à démystifier l'offre Nespresso que leur avait concoctée Atomic Anne, dans un monde qui ne s'en laisse pas compter.

Un échec géopolitique : ignorer à ce point que, depuis 70 ans, coréens et nord américains s'entendent avec toute la péninsule arabique pour construire les infrastructures ultramodernes dont les rois du pétrole rêvent, c'est un faux pas impardonnable pour les administrations Sarkozy et Hollande. Qui ne comprennent toujours rien de ce qui leur est arrivé.

Glissade donc.

Dans les retards et les procès en Finlande.

Dans les dérapages et les mensonges à Flamanville et à Taishan.

Cela ne serait que perte sèche si, au même moment, la performance des 58 réacteurs français ne connaissait les pires dégringolades de son histoire. Dix points d'efficacité en dessous des exploitants mondiaux. C'est à dire l'équivalent de la production de 6 réacteurs manquant à l'appel. Une accumulation invraisemblable de fautes de sûreté.

Invraisemblable ?

Explications : la généralisation du MacDo management et l'excès de sous-traitance en cascade dans l'industrie la plus complexe qui soit, ça finit par user les bonnes volontés. À la corde. On y est.

Que faire ?

Le programme l'Avenir en Commun répond au problème posé.

Le nucléaire ? Il faut en sortir.

Comment ? Tranquillement, par la planification écologique et énergétique.

Adopter un calendrier, le financer. Une fois, pas deux fois comme les administrations Sarkozy, Hollande et maintenant Macron s'y emploient, pour d'obscures raisons. Et s'y tenir.

S'y tenir pour protéger les 58 réacteurs et les 400000 salariés de l'incertitude politique et économique qui pèse.

S'y tenir pour adapter les savoir, les territoires et les économies au nouveau monde de l'énergie.

Un monde dans lequel EDF feint de rentrer.

En marche arrière.

Transition énergétique : rendez-vous dans cinq ans ?

250 euros par an pendant quinze ans pour une transition énergétique en rade

L'énergie France stagne dans l'immobilisme depuis le printemps 2012. Sans surprise, tous les indicateurs sont au rouge vif. Et la facture à venir des citoyens est incontrôlable. Cet état de fait résulte de la confiscation de la gouvernance par un État paralysé mais aussi affairiste, tant dans son rôle régalien que dans son rôle d'actionnaire. Les conséquences économiques de cette situation pèseront pendant des dizaines d'années sur notre pays.

Énergie France, l'immobilisme

Au printemps 2012, le candidat François Hollande s'engageait à faire de la France le champion de l'excellence environnementale. Il traduisait sa vision par les engagements numéros 41, 42 et 43 de son programme. Réduire la part du nucléaire à 50% en 2025, fermer Fessenheim avant le terme du mandat, développer la part des énergies renouvelables du mix électrique (engagement 41), faire sortir 8 millions de Français de la précarité énergétique (engagement 42), et permettre à 1 million de logements par an de bénéficier d'une isolation thermique de qualité (engagement 43).Aucun volet de l'engagement 41 n'a connu la moindre avancée durant le mandat du président Hollande. Au contraire, la puissance du parc nucléaire s'est trouvée sécurisée ad æternam à son niveau actuel (63,2 GW). La fermeture de Fessenheim s'est engluée dans les péripéties sociales et judiciaires des salariés et des parties prenantes. Quant au calendrier des appels d'offres des énergies renouvelables, il s'est noyé dans la bataille des amendements de la loi promise pour 2013 et adoptée, nue de ses décrets d'application, le 17 août 2015. On parle d'un début de mise en œuvre en … 2018.

Les huit millions de familles françaises précaires ont assisté au ballet constitutionnel de la loi Brottes sur la tarification progressive de l'énergie. Elles ont eu toutefois la joie d'observer que leur nombre avait entre temps décru de moitié : elles ne sont plus désormais que quatre petits millions. Quant aux tarifs sociaux, remaniés par les ministres Delphine Batho et Philippe Martin, ils se sont finalement échoués dans la loi d'août 2015. Une loi qui n'a pas trouvé le moindre indice de trace d'application à la fin du mandat présidentiel. Engagement numéro 42 : totale immobilité.

Le million annuel de rénovations de l'engagement numéro 43 s'est vu lui aussi subitement divisé par deux le 20 février 2013, au terme de la présentation à la presse du plan de rénovation énergétique de l'habitat. Objectif plus réaliste ? Oui, mais trop ambitieux encore car, si l'on veut bien oublier les 600000 bénéficiaires de l'antique crédit d’impôt développement durable (CIDD) rebaptisé crédit d'impôt pour la transition énergétique (CITE), qui n'ont rien à voir avec l'objectif d'une isolation thermique de qualité, ce sont à peine quelques dizaines de milliers de foyers qui ont eu recours aux écoprêts à taux zéro. À y regarder de plus près encore, les réalisations subventionnées par ce prêt sont assujetties aux initiatives d'artisans qui ne sont ni contrôlés sur les performances thermiques obtenues, ni sanctionnés sur les écarts aux règles de l'art. Bilan, l'on passe d'un objectif initial de 1 million à 500000 logements par an, pour un résultat d'à peu près zéro.

Au Royaume Uni l'Electricity Market Reform, par contre, est marquée de pragmatisme

Le seul investissement effectif de la transition énergétique du prėsident Hollande restera-t-il la construction des deux réacteurs nucléaires EPR de la centrale de Hinkley Point, en Grande Bretagne ?

Un investissement de 18 milliards de Livres qui impose à EDF une garantie d'achèvement, quel qu'en soit le coût. Une décision pilotée tambour battant par le Ministre Emmanuel Macron, et adoptée le 28 juillet 2016 par un conseil d'administration dont trois membres qualifiés d'indépendants étaient en conflit d'intérêt notoire. Une situation de gouvernance que le Tribunal de commerce de Paris a fait admettre aux intéressés, hélas a posteri. Un conflit d'intérêts qui n'est évidemment pas sanctionné par le Code de gouvernance de l'entreprise.

Du côté Britannique, par contre, l'engagement est gratuit pour les citoyens, et bénéfique pour l'emploi local pendant la période de construction. Il obéit aux règles de la responsabilité personnelle des membres du Gouvernement et de la protection des intérêts économiques des consommateurs. L'Electricity Market Reform et son arsenal de contrôles politiques et financiers établissent une trajectoire économique transparente, soumise au contrôle politique des deux chambres et au contrôle judiciaire ex ante du National Audit Office et de la loi annuelle de finance.

Ces règles de gouvernance auront raison sans doute, le moment venu, de la commercialisation effective de l'électricité produite par EDF au Royaume Uni. Aujourd'hui déjà, le coût jugé excessif du Contract for Difference impose aux citoyens britanniques une facture annoncée de 29,7 milliards de Livres. Un contrat qui n'apporte à EDF qu'une garantie de prix de vente, mais aucunement de volume livré.

Les deux réacteurs ne seront alors qu'un moyen d'appoint de la courbe de charge outre Manche, mobilisé lorsque les énergies renouvelables auront satisfait la majorité des besoins d'électricité en base.

Le dérapage fatal du coût et du délai de la construction, les pertes de recette d'EDF résultant des ventes d'actifs nécessitées par le financement du projet et la recapitalisation de la filière nucléaire exposent chaque ménage français à une facture annuelle complémentaire de 90€ pendant 15 ans.

Facture électrique à venir, incontrôlable 

En définitive, dix ans après le Grenelle de l'environnement et cinq ans après l'election du candidat socialiste, où s'en va la facture d'électricité en France ?

La prolongation de l'exploitation des réacteurs nucléaires jusqu'en 2035 coûte 100 milliards d'euros, hors aléas. Il faut ajouter à ce montant l'actualisation récente des charges de démantèlement. Dès lors le coût plancher prévisible, complété de l'avance consentie par EDF pour financer l'investissement Britannique, est donc de 160 milliards. Le financement de ce coût différentiel par rapport au train de vie électrique des consommateurs ou des foyers fiscaux français pendant les 15 années à venir, s'ajoute donc aux tarifs, impôts et taxes qu'ils supportent aujourd'hui. Pour une facture annuelle complémentaire de 250€.

La Ministre Ségolène Royal promettait pourtant une hausse du revenu disponible brut des ménages de 13 milliards en 2018 et de 32 milliards en 2023 (Programmation pluri-annuelle des énergies, 28 octobre 2016).

Une gouvernance zéro donc, dont le coût se chiffre en centaines de milliards.

 

Norbert Tangy