Les entrepôts d'animaux vivants, prêts pour l'abattage, des Back of the Yards de chicago, en 1947.

La démocratie, de l’enquête publique de John Dewey, au Community Organizing de Saul Alinsky, jusqu’à l’Alliance Citoyenne : comment organiser les communautés populaires ?

La démocratie : comment advient-elle ?

La démocratie naît de la révolte : les démocrates commettent des transgressions parce qu'ils sont privés de l'exercice du pouvoir qui leur permettrait de déployer le statut et les valeurs auxquels eux-mêmes sont attachés. Eux-mêmes, mais aussi beaucoup d'autres, c'est à dire tous ceux qui composent le public. Car le monopole privé du pouvoir entraîne la domination. Qui que ce soit qui l'exerce.

De sorte que deux situations extrêmes peuvent se produire : tantôt le plus grand nombre des individus menacent le gouvernement démocratique par l'ignorance et l'erreur, tantôt ce sont les élites qui tordent l'institution, afin de mieux contrôler les masses populaires, à chaque opportunité qui s'offre à elles, ou bien qu'elles organisent elles-mêmes. La représentation par le vote et par la délégation n'étant qu'une forme déguisée de la règle générale de la domination par les élites.

Entre ces deux dangers, la démocratie peut cependant s'exercer dès lors que, telle une perpétuelle évadée de prison, elle ne cesse d'échapper à l'institution qui menace compulsivement de la saisir et de la contraindre. Précisément, l'enquête du public et l'organisation communautaire sont des procédés non violents, transgressifs, qui re-ouvrent des situations abusivement dominées par les experts ou par les institutions.

La démocratie : de l'enquête locale au pouvoir du public

Psychologue, philosophe et politicien américain social-libéral, John Dewey ne croit pas que la liberté se limite à l'absence de contraintes dans la compétition. C'est la participation à la vie sociale et politique qui fonde la liberté. Plus précisément encore, l'homme libre n'est pas un spectateur-consommateur qui s'assure que les délégués politiques respectent certaines règles du débat. Des règles qui auraient été adoptées un jour, et une fois pour toutes. Seule la résolution collective des problèmes locaux, opérée par le public, au moyen de l'enquête publique effectuée à partir des connaissances locales, peut assurer l'exercice de la liberté.

D'autant plus que, selon Dewey, la société industrielle éloigne le public des sujets cruciaux sur lesquels il n'a pas la main, et sur lesquels ils n'acquiert aucune expérience.

Pourquoi cette condition de l'enquête du public ? Parce qu'on ne peut être libre qu'aussi longtemps qu'on conserve la capacité d'exercer le contrôle des buts auxquels un quelconque pouvoir politique ou une quelconque décision arbitraire vous exposent.

Pourquoi mobiliser l'enquête du public, plutôt que l'expertise ?

Le public, seul, est en capacité de définir le problème qui le concerne et qu'il  veut résoudre. Cette capacité résulte de la connaissance que le public a du problème, localement.

Pourquoi le public connaît-il le problème, et pourquoi cette connaissance doit-elle être locale ? Et pourquoi l'expertise ne suffit-elle pas ?

John Dewey répond à toutes ces questions en 1934, lorsqu'il publie The public and its problems. Première réponse : le public est exposé directement aux conséquences des décisions adoptées. Des conséquences sur l'économie, sur l'éducation et sur la formation. Les experts ne sont pas concernés par ces questions, autrement qu'en qualité de personnes du public.

La seconde raison qui conduit à privilégier l'enquête locale du public, c'est que l'on peut changer d'objectif en cours de route. Aussi bien la définition de la sorte d'avenir que l'on se propose à propos du problème initial, que la façon de poser le problème en lui-même en vue de produire cet avenir, tout cela peut et va changer. Cet avenir peut aussi bien se définir avec le vocabulaire des idées, ou bien avec celui des valeurs. L'expertise ne sait pas faire cela.

La troisième raison, enfin, c'est qu'aucun des choix de mise en œuvre de l'expertise ne devrait provenir de l'expertise elle-même : en démocratie, le choix de l'expertise, le choix de ses sujets et de ses façons de procéder, ces deux choix sont des choix du public.

En pratique, comment faire ?

Pour John Dewey, la question du gouvernement démocratique ne peut pas ignorer la question du pouvoir politique, ni celle de son exercice à l'occasion du travail d'analyse. De sorte que la démocratie est liée à la révolution, tant comme idée, que comme organisation et dispositif.

Or l'institution et l'élite sont viciées à la base, du fait que leur fonction première consiste à créer et à exercer un pouvoir qui se substitue à la délibération et au pouvoir du public. Pour autant, la bureaucratie et la hiérarchie ne sont pas fatalement opposées à la démocratie. Ce sont les oligarques qui s'opposent à la démocratie. Ceux qui pensent à la place des autres. Le public lui-même, enfin, est traversé d'idées antagonistes et de tensions. Ce qui conduit les oligarques à l'écarter pour incompétence, incohérence, confusion.

Dewey propose donc que la délibération à l'intérieur du public révèle à la fois la formulation de l'avenir recherché, le besoin d'expertise, et la définition des conflits réels au sein du public. Une délibération qui met à l'écart les vérités éternelles, les normes qui abusent et qui trompent. Une délibération qui produit aussi de nouvelles règles politiques, en commençant par une nouvelle expertise des affaires politiques et par une nouvelle organisation du pouvoir.

De multiples expériences se sont inspirées du pragmatisme de Dewey. Des initiatives citoyennes ont même réussi à remettre en cause les pratiques des agences fédérales nord américaines : l'Environmental Protection Agency (EPA), le Department of Energy (DOE) et la puissante et secrète Nuclear Regulatory Commission (NRC) ont cédé à la pression du public exercée par les organisations non gouvernementales et par leurs porte parole. Les pratiques de consultation du public avant l'écriture du règlement fédéral ont alors profondément évolué, incluant des réunions publiques et des consultations par internet. Le contrôle des agences fédérales indépendantes a été renforcé : ainsi le Department of Energy (DOE), pris en flagrant délit de pollution délibérée, est désormais contôlé par la Nuclear Regulatory Commission.

Activiste né à Chicago, Alinsky abandonne une thèse de sociologie du gangstérisme de la mafia d'Al Capone, pour fonder le Community Organizing aux États Unis, inspiré de la philosophie politique de John Dewey.

Plus proche des préoccupations locales, le Community Organizing s'est développé à partir des années 1930, dans les quartiers déshérités de Chicago. C'est sous l'influence de l'activiste Saul Alinsky que se met en place le programme Back of the Yards, du nom d'un quartier de la métropole de Chicago. Irlandais, allemands, tchèques, lituaniens, slovaques, polonais, mexicains et noirs américains et africains se succèdent par vagues de migration, accompagnant les mutations industrielles de l'abattage, de la boucherie et de l'emballage des viandes.

Saul Alinsky conçoit le travail communautaire sous la forme d'un cycle répétitif en quatre étapes :

  1. L'organisation,
  2. La demande,
  3. L'action non violente,
  4. La négociation.

Saul Alinsky définit alors des rôles d'organisateurs, de meneurs et de pédagogues. Soutenue par l'existence des puissantes communautés de race, de religion et de profession des États Unis, la pratique de Saul Alinsky ne peut pas être directement transposée à la France. Les expériences menées en France par l'Alliance Citoyenne s'efforcent de tenir compte de ces différences et aussi des échecs rencontrés par Alinsky : la fragmentation, l'enfermement local, l'éloignement des dispositifs de représentation et d'élection.

Ainsi c'est à Grenoble que la "greffe Alinsky" est entrain de prendre. Car les conditions sont identiques au contexte de Chicago il y a soixante dix ans : inégalités croissantes, discriminations, dégradation du service public, abstention et vote d'extrême droite, affaiblissement des partis et des syndicats.

Du quartier Teisseire au quartier Villeneuve, de Saint Martin d'Hères à Aubervilliers et à Genevilliers, les méthodes se mettent au point, les organisateurs se multiplient.

Dans l'entreprise même, les lois Auroux des 4 août, 28 octobre et 23 décembre 1982, assurent aux salariés la liberté syndicale, l'interdiction de toute discrimination, le droit d'expression sur leurs conditions de travail, l'instauration du Comité d'Hygiène, de Sécurité et des Conditions de Travail et, enfin, le droit de retrait face à une situaiton dangereuse. 

Aucune abrogation n'est intervenue contre ces textes que les Insoumis doivent donc utiliser dans les entreprises, avec les organisations syndicales.

Le public reprend la parole.

Ironie de l'histoire : en 1968, en plein "été des fraises et du sang", une certaine Hillary Rodham, étudiante au Wellesley College du Massachussets, achevait sa thèse de philosophie sous la direction de Saul Alinsky. Trois ans plus tard, elle entrait au cabinet d'avocats des Black Panthers. Plus tard, pourtant, elle épousa un certain Bill Clinton.

Vues des abattoirs de Chicago, Back of the Yards, en 1870, 1901 et 1947.

C'est dans ce quartier de Chicago que Saul Alinsky entreprend ses premières expériences de Community Organizing en 1930.

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Un contre-pouvoir fort

Un contre-pouvoir fort

Anne Lecoq-Cherblanc entend être une députée de la nouvelle République. Avant l'heure.

Alors que les premiers pas de LREM indiquent une parfaite continuité avec la République des affaires, la candidate de la dixième circonscription de la Seine Maritime compte laisser les électeurs "prendre la parole".

Le "jeunisme" est un slogan publicitaire.

Vieilles outres pour de mauvais vins.

Notre territoire présente ses caractéristiques propres, mais ses difficultés sont les mêmes que celles de tous les territoires ruraux et péri-urbains : urgence écologique et urgence sociale !

Monsieur Macron tourne le dos à ces réalités.

Ses candidats fonctionnement à l'ancienne : MacDo management, débats préfabriqués, clientèlisme discret.

Les 11 et 18 juin, il faut élire un maximum de députés qui s'engagent sur un programme détaillé et concret. Et sur une autre manière de faire de la politique.

Anne, une députée engagée par la charte ANTICOR et la charte de la France Insoumise.

Transition énergétique : rendez-vous dans cinq ans ?

250 euros par an pendant quinze ans pour une transition énergétique en rade

L'énergie France stagne dans l'immobilisme depuis le printemps 2012. Sans surprise, tous les indicateurs sont au rouge vif. Et la facture à venir des citoyens est incontrôlable. Cet état de fait résulte de la confiscation de la gouvernance par un État paralysé mais aussi affairiste, tant dans son rôle régalien que dans son rôle d'actionnaire. Les conséquences économiques de cette situation pèseront pendant des dizaines d'années sur notre pays.

Énergie France, l'immobilisme

Au printemps 2012, le candidat François Hollande s'engageait à faire de la France le champion de l'excellence environnementale. Il traduisait sa vision par les engagements numéros 41, 42 et 43 de son programme. Réduire la part du nucléaire à 50% en 2025, fermer Fessenheim avant le terme du mandat, développer la part des énergies renouvelables du mix électrique (engagement 41), faire sortir 8 millions de Français de la précarité énergétique (engagement 42), et permettre à 1 million de logements par an de bénéficier d'une isolation thermique de qualité (engagement 43).Aucun volet de l'engagement 41 n'a connu la moindre avancée durant le mandat du président Hollande. Au contraire, la puissance du parc nucléaire s'est trouvée sécurisée ad æternam à son niveau actuel (63,2 GW). La fermeture de Fessenheim s'est engluée dans les péripéties sociales et judiciaires des salariés et des parties prenantes. Quant au calendrier des appels d'offres des énergies renouvelables, il s'est noyé dans la bataille des amendements de la loi promise pour 2013 et adoptée, nue de ses décrets d'application, le 17 août 2015. On parle d'un début de mise en œuvre en … 2018.

Les huit millions de familles françaises précaires ont assisté au ballet constitutionnel de la loi Brottes sur la tarification progressive de l'énergie. Elles ont eu toutefois la joie d'observer que leur nombre avait entre temps décru de moitié : elles ne sont plus désormais que quatre petits millions. Quant aux tarifs sociaux, remaniés par les ministres Delphine Batho et Philippe Martin, ils se sont finalement échoués dans la loi d'août 2015. Une loi qui n'a pas trouvé le moindre indice de trace d'application à la fin du mandat présidentiel. Engagement numéro 42 : totale immobilité.

Le million annuel de rénovations de l'engagement numéro 43 s'est vu lui aussi subitement divisé par deux le 20 février 2013, au terme de la présentation à la presse du plan de rénovation énergétique de l'habitat. Objectif plus réaliste ? Oui, mais trop ambitieux encore car, si l'on veut bien oublier les 600000 bénéficiaires de l'antique crédit d’impôt développement durable (CIDD) rebaptisé crédit d'impôt pour la transition énergétique (CITE), qui n'ont rien à voir avec l'objectif d'une isolation thermique de qualité, ce sont à peine quelques dizaines de milliers de foyers qui ont eu recours aux écoprêts à taux zéro. À y regarder de plus près encore, les réalisations subventionnées par ce prêt sont assujetties aux initiatives d'artisans qui ne sont ni contrôlés sur les performances thermiques obtenues, ni sanctionnés sur les écarts aux règles de l'art. Bilan, l'on passe d'un objectif initial de 1 million à 500000 logements par an, pour un résultat d'à peu près zéro.

Au Royaume Uni l'Electricity Market Reform, par contre, est marquée de pragmatisme

Le seul investissement effectif de la transition énergétique du prėsident Hollande restera-t-il la construction des deux réacteurs nucléaires EPR de la centrale de Hinkley Point, en Grande Bretagne ?

Un investissement de 18 milliards de Livres qui impose à EDF une garantie d'achèvement, quel qu'en soit le coût. Une décision pilotée tambour battant par le Ministre Emmanuel Macron, et adoptée le 28 juillet 2016 par un conseil d'administration dont trois membres qualifiés d'indépendants étaient en conflit d'intérêt notoire. Une situation de gouvernance que le Tribunal de commerce de Paris a fait admettre aux intéressés, hélas a posteri. Un conflit d'intérêts qui n'est évidemment pas sanctionné par le Code de gouvernance de l'entreprise.

Du côté Britannique, par contre, l'engagement est gratuit pour les citoyens, et bénéfique pour l'emploi local pendant la période de construction. Il obéit aux règles de la responsabilité personnelle des membres du Gouvernement et de la protection des intérêts économiques des consommateurs. L'Electricity Market Reform et son arsenal de contrôles politiques et financiers établissent une trajectoire économique transparente, soumise au contrôle politique des deux chambres et au contrôle judiciaire ex ante du National Audit Office et de la loi annuelle de finance.

Ces règles de gouvernance auront raison sans doute, le moment venu, de la commercialisation effective de l'électricité produite par EDF au Royaume Uni. Aujourd'hui déjà, le coût jugé excessif du Contract for Difference impose aux citoyens britanniques une facture annoncée de 29,7 milliards de Livres. Un contrat qui n'apporte à EDF qu'une garantie de prix de vente, mais aucunement de volume livré.

Les deux réacteurs ne seront alors qu'un moyen d'appoint de la courbe de charge outre Manche, mobilisé lorsque les énergies renouvelables auront satisfait la majorité des besoins d'électricité en base.

Le dérapage fatal du coût et du délai de la construction, les pertes de recette d'EDF résultant des ventes d'actifs nécessitées par le financement du projet et la recapitalisation de la filière nucléaire exposent chaque ménage français à une facture annuelle complémentaire de 90€ pendant 15 ans.

Facture électrique à venir, incontrôlable 

En définitive, dix ans après le Grenelle de l'environnement et cinq ans après l'election du candidat socialiste, où s'en va la facture d'électricité en France ?

La prolongation de l'exploitation des réacteurs nucléaires jusqu'en 2035 coûte 100 milliards d'euros, hors aléas. Il faut ajouter à ce montant l'actualisation récente des charges de démantèlement. Dès lors le coût plancher prévisible, complété de l'avance consentie par EDF pour financer l'investissement Britannique, est donc de 160 milliards. Le financement de ce coût différentiel par rapport au train de vie électrique des consommateurs ou des foyers fiscaux français pendant les 15 années à venir, s'ajoute donc aux tarifs, impôts et taxes qu'ils supportent aujourd'hui. Pour une facture annuelle complémentaire de 250€.

La Ministre Ségolène Royal promettait pourtant une hausse du revenu disponible brut des ménages de 13 milliards en 2018 et de 32 milliards en 2023 (Programmation pluri-annuelle des énergies, 28 octobre 2016).

Une gouvernance zéro donc, dont le coût se chiffre en centaines de milliards.

 

Norbert Tangy